Tribune
Il suffit de s’arrêter dans une station-service, de regarder le visage d’un chauffeur de camion ou d’un artisan au moment où il raccroche le pistolet. Ce n’est pas de la colère qu’on y lit ; c’est quelque chose de plus lourd : l’épuisement de ceux qui tiennent encore mais ne savent plus jusqu’à quand. Le gasoil à 2,30 €, l’électricité qui a doublé en dix ans : ces chiffres ne sont pas des statistiques. Ce sont les bords de la falaise où se tient aujourd’hui une large part de notre tissu économique.
En 2025, 70 000 entreprises ont fermé. En 2026, si rien ne change, ce seront 100 000. Il n’y a là aucune fatalité : seulement l’aboutissement logique de quarante ans de renoncements.
Quarante ans de politique du chéquier
Je parle ici en tant qu’ancien ministre. J’ai été dans ces couloirs, j’ai vu comment fonctionne la mécanique. Et je veux être juste : il y a eu, par éclairs, des hommes et des femmes de conviction qui ont su faire voter des réformes utiles et courageuses. Mais ces moments furent trop rares, trop isolés, trop vite étouffés par le retour au conformisme budgétaire et à la paix sociale achetée.
Car la tendance lourde, elle, n’a pas varié. Pendant quatre décennies, nos gouvernements successifs (de droite comme de gauche) ont eu pour boussole dominante la politique du chéquier, de la subvention, de la taxe et de la norme. Non pas par bêtise, mais par calcul : maintenir une paix sociale artificielle, acheter des votes, repousser les réformes à plus tard. Toujours à plus tard. On a gouverné comme si la maxime d’Henri Queuille était devenue doctrine d’État : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout. » Sauf que l’absence de solution a un coût. Et ce coût, aujourd’hui, nous le payons comptant : 3 500 milliards de dette, un déficit à 5 %, une France qui arrive à chaque crise sans aucun outil, sans aucune marge, sans aucun filet.
Ce n’est plus un État en bout de course. C’est un système en mort clinique.
Le prêt à 3,8 % : l’État déconnecté
Face à cette crise, la réponse des pouvoirs publics ? Un prêt de trésorerie à 3,8 % d’intérêt. Je veux m’arrêter sur cette proposition parce qu’elle dit tout de la déconnexion entre le monde politique et le monde réel. Un entrepreneur s’endette pour investir, pour innover, pour grandir. Pas pour payer le plein de gasoil. S’endetter pour survivre à une crise énergétique que l’État n’a pas su anticiper, ce n’est pas une solution : c’est une humiliation. L’économie, c’est de l’énergie transformée par des femmes et des hommes qui prennent des risques. Quand cette énergie explose et que la seule réponse publique est l’endettement supplémentaire, on ne règle rien ; on reporte, et on aggrave.
Il est temps que les entrepreneurs pèsent
Déjà harcelés de normes, de charges et d’impôts, les entrepreneurs français (de l’auto-entrepreneur à l’agriculteur, de l’artisan au patron d’ETI) absorbent seuls ces chocs successifs. Cela ne peut plus durer. À tous, je dis : tenez bon. Vous êtes la colonne vertébrale de ce pays et sans vous, il n’y a pas de salaires, pas de pouvoir d’achat, pas d’avenir collectif possible.
Mais tenir bon ne suffit plus : il faut entrer dans le débat public, faire entendre votre voix, peser sur les choix qui engagent l’avenir. Pas pour réclamer des baisses de taxes démagogiques non financées dans un pays à 3 500 milliards de dette. Mais pour exiger une vraie refondation : moins de normes, moins de charges, plus de liberté d’entreprendre, une politique énergétique qui cesse de traiter les entreprises comme une variable d’ajustement.
Cette crise montre qu’on ne peut plus continuer comme cela. Nous sommes au bout. L’avenir du pays ne se fera pas sans les entrepreneurs, encore moins contre eux. Qu’ils en prennent conscience, maintenant.
Hervé Novelli
Ancien ministre délégué au Commerce, à l’Artisanat et aux PME, entrepreneur et président fondateur du Cercle des Entrepreneurs Engagés.




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